La naissance de la monnaie féodale en France au Xe siècle

Ce texte a été rédigé par M. Tom Oberhofer dans le cadre de la publication du catalogue de notre Vente sur Offres iNumis 47 du 8 octobre 2019. Il est à rapprocher du corpus de monnaies féodales présentées dans ce catalogue (à consulter ici) et plus particulièrement de l’ensemble représentant les premiers temps des monnayages féodaux, dont font partie les monnaies figurant en illustration de cet article.

 

Au IXe siècle en France, la monnaie était strictement contrôlée par le pouvoir royal. Louis le Pieux ordonna plusieurs émissions, dont la plus aboutie est la vaste série XPISTIANA RELIGIO à l’uniformité si poussée qu’il est difficile d’attribuer une monnaie à un atelier monétaire en particulier. De même, Charles le Chauve frappa différents types monétaires et contrôla ses derniers monnayages grâce à l’Edit de Pitres. Bien que plusieurs ateliers vinrent peu à peu grossir le nombre des ateliers battant monnaie au nom de ce souverain, la série GRATIA D-I REX resta largement uniforme, cohérente et sous contrôle royal.

Après sa mort en 877, les Carolingiens durent faire face à de nombreux problèmes de successions et à une série de règnes très courts, ce qui amorça le déclin de l’Empire. Bien que l’influence carolingienne perdura au Xe siècle, des rois comme Charles III ou Louis IV furent significativement moins puissants que leurs homologues du IXe siècle et le territoire sur lequel s’appliquaient leurs ordonnances était bien moins étendu que celui de leurs prédécesseurs.

Le contrôle carolingien puis, plus largement, le contrôle royal, ont survécu plus facilement et plus fortement en Île-de-France et dans le centre de la France : partout ailleurs ce pouvoir s’éroda de manière plus ou moins importante, le Sud étant l’une des premières régions à se soustraire au pouvoir royal.

 

 

Même si le pouvoir central s’affaiblissait, le commerce continuait et la monnaie restait l’intermédiaire indispensable aux échanges. Pour ne pas freiner ces échanges et palier l’affaiblissement du monnayage royal, les autorités régionales prirent donc l’initiative de frapper leur propre monnaie. Ce mouvement donna naissance au Xe siècle à un nouveau type de monnayage circulant en France : le monnayage féodal.

Ci-contre : lot 312, Bordeaux (comté de), Guillaume-Sanche, denier, Bordeaux.

 

 

 

Deux types de monnaies émergent donc au Xe siècle : la monnaie émise au nom d’un prince régional, en son nom propre (qu’il soit civil ou ecclésiastique) et la monnaie immobilisée émise au nom d’un royal décédé. Dans le second cas, on choisissait d’immobiliser une pièce de monnaie déjà existante car la familiarité du public avec elle assurait à la monnaie nouvelle d’être bien acceptée : ce sont ces monnaies-là qui nous sont majoritairement parvenues.

 

Ci-contre : lot 313, Bordeaux (comté de), Sanche-Guillaume ou guillaume IX ?, denier, Bordeaux.

 

Comme l’explique Nicolas Mayhew dans son ouvrage Coinage in France from Dark Ages to Napoleon, « The immobilization of types and legends […] arose chiefly from a wholly reasonable disinclination to change a winning formula. Once a coinage had established itself, its mint was reluctant to alter any of the outward features which may have contributed to its success. » (p. 23) [L’immobilisation de types et de légendes […] résulte d’une compréhensible réticence à changer une formule gagnante. Une fois qu’un monnayage s’est établi, les ateliers étaient réfractaires à altérer une quelconque caractéristique qui avait contribué à son succès.]

Le lot 307 ci-contre illustre ce glissement du contrôle du monnayage par le roi au contrôle par les seigneurs [Melle, au nom de Charles le Chauve, denier immobilisé, Melle, s.d. (début du Xe s. ?)]. MEC (I-544) remarque que ce type de monnaie fut frappé par Charles le Chauve, immobilisé durant le dernier quart du IXe siècle et qu’il circula vraisemblablement jusqu’au milieu du Xe siècle.

Alfred Richard, dans son Histoire des Comtes de Poitou, Tome I (778-993) éclaire utilement le processus d’érosion du pouvoir royal dans cette région : les acteurs clés en furent Eudes et Charles III côté pouvoir royal et Aymar et Eble du côté poitevin. Ce fut une période durant laquelle le pouvoir royal s’effaça au profit du pouvoir comtal.

Pendant qu’Eudes était en conflit avec Charles III, Aymar et Eble l’étaient également pour la succession du comté de Poitou. Dans son conflit avec Charles, Eudes chercha des soutiens parmi les nobles. Aymar, qui contrôlait le Poitou, pris faits et causes pour Eudes, ce qui déboucha sur un accord entre les deux partis : Aymar soumettait de Poitou au pouvoir royal en échange du privilège de battre monnaie. Comme l’observe Alfred Richard p. 96 « Eudes […] par la reconnaissance d’Aymar mis fin aux velléités d’indépendance des comtes de Poitou, il ne parait pas toutefois avoir exercé sur le pays une autorité assez directe pour y faire prévaloir le monnayage à son nom, qu’il avait imposé à Bourges, à Limoges et à Toulouse. ».

Eudes renonça au contrôle du monnayage en Poitou et jamais les rois de France ne le récupéreront.

 

 

 

 

 

Ci-contre : lot 308, Poitou (comté de), au type de Charles le Simple, denier immobilisé, Melle, s.d. (c.950-980).

 

L’ensemble de monnaies présentées dans cette Vente sur Offres iNumis 47 regroupe à la fois des monnaies immobilisées et des monnaies régionales du Xe siècle. Voici quelques observations générales sur ces monnayages :

  • La monnaie féodale constitua une évolution du style plus qu’une révolution ;
  • Elle utilise les motifs carolingiens : le monogramme central ou le temple ;
  • Elle présente également très souvent une croix, signe d’une Eglise restée puissante à l’inverses de l’empire carolingien en délitement ;
  • Quand elle est frappée au nom d’un dirigeant/d’une institution local(e), elle provient généralement des provinces (Sud ou Normandie) ;
  • Quand elle est immobilisée au nom d’un souverain défunt, c’est très souvent au nom du dernier souverain à avoir frappé monnaie dans cette région ;
  • Deux types d’acteurs avaient les moyens de développer les monnayages féodaux à cette époque : l’ensemble des comtes, vicomtes, seigneurs etc. et les institutions ecclésiastiques comme les abbayes, les prieurés ou les diocèses. Les municipalités quant à elles mettront plusieurs années encore avant de commencer à battre monnaie ;
  • La plupart des monnaies présentées ici étaient initialement des monnaies royales, à l’exception de Brioude ;
  • Les frappes féodales ont des rythmes d’émissions très variables : certaines monnaies sont frappées en continu quand d’autres ne le sont qu’épisodiquement.

 

Tom Oberhofer