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POIDS THÉORIQUE ET RÉALITÉ :
le monnayage de Néron et l'exposé de Pline
Parmi les exposés concernant le monnayage que nous livrent
les auteurs antiques, celui de Pline l'ancien est sans doute le plus
connu. Dans le livre XXXIII de son Histoire Naturelle, le naturaliste
latin raconte l'histoire de la monnaie (1), et un passage très
intéressant nous apprend :
Postea placuit XXXX signari es auri libris, paulatimque princeps
inmiuere pondus, et novissime Nero ad XXXXV.
Par la suite on décida de monnayer 40 pièces par livre
d'or, mais peu à peu les empereurs diminuèrent ce
poids, et tout récemment Néron l'abaissa à
45 par livre.
Il est aussi connu que Néron abaissa le poids du denier du
1/84e de la livre romaine au 1/96e de ce même poids. Mais ceci
n'est pas dit par Pline : ce sont des études modernes qui l'ont
prouvées.
Le but du présent article est de comparer le poids théorique
que nous donne Pline pour l'aureus, et le poids réel de l'aureus
d'après les exemplaires conservés dans les plus grandes
collections.
Pour ce faire nous avons recensé 66 aurei de Néron de
la première émission post-réforme (2). En effet,
il serait mal fondé de donner la moyenne de tous les aurei
post-réforme de Néron, car ces derniers constituent
plusieurs émissions et le poids moyen de l'aureus varie selon
ces émissions.
Les aurei de Néron post-réforme de la première
émission se caractérisent, pour la plupart, par la titulature
de droit NERO CAESAR AVGVSTVS. A cela s'ajoute le type NERO
CAESAR avec au revers AVGVSTVS GERMANICVS. Sur ce dernier
type la légende de droit semble se poursuivre au revers. Les
monnaies des émissions suivantes portent au droit le praenomen
Imperator (3).
Le poids de 66 aurei de cette émission, tous en excellent état
de conservation, donne une moyenne de 7,27 grammes. Si on laisse entrer
dans cette moyenne des exemplaires en bon état, mais pas excellent,
la moyenne est alors de 7,23 grammes. La plupart de ces monnaies n'ont
pas subit de frai, et l'or a l'avantage d'être un métal
inaltérable - on possède donc des poids assez fiables.
Ce résultat nous a parut très surprenant car il correspond
exactement à ce que nous dit Pline. Le poids de la livre romaine
est généralement estimé à circa
324 grammes, voire 325 (4). Une livre d'or permettant de fabriquer
45 aurei, le poids moyen de l'aureus est donc de 7,22 grammes. Ce
résultat est d'autant plus surprenant qu'il est très
légèrement inférieur à nos résultats.
Observons la variabilité des poids à l'aide de ce graphique,
où seules les monnaies en excellent état ont été
notées.
Dans le monnayage romain, on a l'habitude de parler de poids théorique
et de poids normal, poids pratique en quelque sorte (5). La plupart
du temps, le poids théorique est supérieur au poids
réel. Mais pour cet exemple néronien, il faut bien avouer
que la précision de Pline est fulgurante. Comment Pline a-t-il
pu prendre connaissance exactement de ce poids ?
Avant de répondre à cette question examinons mieux le
passage précédemment décrit. L'auteur de l'Histoire
Naturelle dit aussi à son lecteur que les empereurs précédents
baissèrent lentement le poids de l'aureus, qui était
alors au standard théorique de 1/40e de la livre romaine.
Ce que nous dit Pline est confirmé par l'étude des monnaies.
Même si l'appellation légale continuait à considérer
l'aureus comme étant frappée au 1/40e de la livre, l'aureus
tint à décliner (6). En fait, à chaque émission
successive, le poids de l'aureus était légèrement
baissé. Cette baisse, si infime soit-elle, est pourtant réelle
et montre bien que la métallurgie romaine pouvait maîtriser
les poids avec une précision très surprenante.
En fait, sous le règne de Claude et pendant la première
partie du règne de Néron, l'aureus n'était certainement
plus frappé au 1/40e de la livre mais plutôt au 1/42e
de cette même livre. A force de réductions, il fut possible
de frappée une monnaie de plus par livre. Pourtant, légalement
l'aureus restait au 1/40e de la livre romaine (7). L'aureus s'était
donc dévalué très progressivement et lentement,
sans changement brutal.
La réforme de Néron qui doit nous intéresser
particulièrement ici n'a fait qu'accélérer ce
processus, apparemment profitable. Et si Pline l'ancien nous dit que
l'aureus fut abaissé du 1/40e de la livre au 1/45e de ce même
poids, c'est que, très probablement, il y eut une loi ou un
édit qui eut le courage d'avouer cette brutale diminution.
C'est d'ailleurs sûrement parce que cette diminution fut brutale
que l'autorité fut contrainte de le dire. Probablement, Pline
apprit cette réforme de cette manière.
Jérôme Mairat
- Pline l'ancien, Histoire Naturelle, Livre XXXIII, XIII. Voir
plus particulièrement l'édition traduite et commentée
par H. Zehnacker, édition " Les Belles Lettres ",
Paris, 1983, p. 67-68 et les notes correspondantes. La traduction
du passage de Pline provient d'ailleurs de cette édition qui
est, en date, la plus récente traduction.
- Données recensées à partir des catalogues suivants
: J.-B. Giard, Catalogue des monnaies de l'Empire Romain, volume
II, de Tibère à Néron, Paris, Bibliothèque
Nationale, 1988 ; H. Mattingly, Coins of the Roman Empire in the
British Museum, volume I, Augustus to Vitellius, Londres, 1923
; R. Martini, Sylloge Nummorum Romanorum, volume I, partie
3, Nero, Milan, 1990 ; A. Roberston, Roman Imperial Coins in the
Hunter Coin Cabinet, University of Glasgow, volume I, Augustus
to Nerva, Oxford, 1962.
- Sur le monnayage de Néron, voir D. Mac Dowall, The Western
Coinages of Nero, NNM 161, New-York, 1979.
- Voir M. H. Crawford, Roman Republican Coinage, Cambridge,
1974, volume II, p. 590-592.
- Voir en particulier S. Bolin, State and Currency in the Roman
Empire to 300 a.d., Uppsala, 1958.
- Voir S. Bolin, ibid., p. 182-184.
- Le poids moyen de l'aureus claudien est de 7,705 grammes. Voir H.
von Kaenel, Münzprägung und Münzbildnis des Claudius,
AMUGS IX, Berlin, 1986, p. 205. S'il on considère la livre
romaine (du moins celle dont nous parle Pline) au poids de 324 grammes,
l'aureus claudien apparaît à un chiffre proche du 1/42e
de la livre romaine.
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