Elagabale est certainement l'empereur le plus décrié de l'Histoire
Romaine par la faute de l'Histoire Auguste qui en fait l'exemple du mauvais
empereur par opposition à Sévère Alexandre, paré
de toutes les vertus.
Il fut pourtant moins irresponsable que Caligula - qui voulut faire son
cheval consul - Elagabal se contenta de donner le poste à son amant
- un cocher (!) ; infiniment moins sanglant que bien d'autres, Sévère
en tête, car il ne fit tuer qu'un nombre très modéré
de proches. Moins dénaturé qu'un Néron, Elagabale ne
tua pas sa mère.
Au contraire d'un Caracalla ou d'un Trajan, Elagabal ne fit pas couler le
sang du soldat romain dans des expéditions lointaines. On pourrait
même mettre à son crédit d'être tombé sans
une guerre civile comme l'Empire en connut après César, Néron
ou Commode.
La haine que lui porte le chroniqueur de l'Histoire Auguste provient en
réalité de l'altérité totale d'Elagabal pour
un esprit romain. Le malentendu entre Rome et l'Orient, toujours contenu
dans les limites de la bonne société de Cléopâtre
à Julia Domna éclate dans une incompréhension totale.
Une relecture de la vie d'Elagabal à la lumière des fondements
métaphysiques des religions sémitiques, totalement ignorés
des romains qui ne retenaient que l'aspect folklorique du culte d'Isis ou
de celui de la Dea Syria, conduit à alléger considérablement
les torts du fils de Soémias.
Elagabale est le grand prêtre d'une religion extrêmement ancienne,
probablement contemporaine directe du culte de Ram des peuples pasteurs
indo-européens. Elle se fonde d'une montagne ("AL GaBaL",
la montagne en arabe), du désert, du soleil et du palmier. (Les descriptions
de "parasols" autour de la Pierre Noire portée en char
sont une excellente plaisanterie, il s'agit d'images de palmiers portant
des régimes de dattes).
Sa spécificité parmi les cultes locaux est sa conception judaïque
d'un Dieu inconnaissable, infini, inimaginable (au sens propre "dont
on ne peut faire d'image") par opposition aux Baals très spécialisés
- presque opératifs - de la région. Baals de villes ou de
régions (Baal Berit, Baalat Jibal, Baal Bekaa, Melqart à Tyr),
Baals spécialisés comme Baal Marcod - dieu "de la danse"(des
régions affligées de tremblements de terre) ou Baalshamin
(dieu du soleil, shams en arabe), aucun n'est aussi abstrait qu'Elagabal.
Il en est de même pour les divinités Mères ou Baalats
dont la plus célèbre est Asthoreth, redoutable concurrente
de Jéhovah (Dans Rois I.19,10, le prophète Elie s'exclame
"Les fils d'Israel ont abandonné l'Alliance, ils ont détruit
les autels du Seigneur et tué ses prophètes par l'épée !".
Dans Rois I.18,22, il ajoute "Je suis le seul survivant des prophètes
du Seigneur quand les prêtres de Baal sont quatre cent cinquante !"
Sous le règne de Salomon, le prophète Alhiyya de Silo accuse :
"Ainsi parle le Seigneur, dieu d'Israel : Je vais retirer le royaume
des mains de Salomon car, hors une tribu, ils m'ont abandonné et
s'agenouillent devant Astoreth, déesse des Phéniciens !"
- Rois I.11,33)
Dans la religion d'Elagabal, le grand prêtre est l'hypostase terrestre
de Dieu et le soleil est son hypostase céleste. Le fameux bétyle
à l'aigle du temple d'Emèse n'est absolument pas un dieu mais
simplement la matérialisation du lien entre le Ciel et la Terre.
Nous trouvons un parallèle très éclairant avec la dernière
grande religion bétylique, l'Islam, où la Pierre Noire conservée
dans la Kaaba, autour de laquelle le fidèle accompli sept circonvolutions
lors du grand pèlerinage, n'est ni Dieu, ni une image de Dieu, mais
le témoignage de Dieu. L'Islam, religion plus récente donc
plus épurée, illustre très clairement cette aspiration
vers l'Unique dans son affirmation de foi fondamentale "Il n'est d'autre
Dieu que Dieu et il n'a pas d'associé" (Etymologiquement, la
traduction par associé du mot "shariq" est idoine puisque
société commerciale se dit "shariqat") Pour l'Islam
comme pour le Judaïsme, le catholicisme avec son dieu trinitaire et
ses saints est un blasphème polythéiste.
Aucune monnaie d'Elagabale ne représente Dieu mais la personne de
l'empereur comme Grand-Prêtre "Summus Sacerdos" et non comme
dieu. Les représentations de la Pierre Noire ne sont pas des représentations
divines mais des commémorations d'un événement au même
titre que l'empereur sacrifiant. Il faut d'ailleurs remarquer que les titulatures
ne confondent jamais le nom romain de l'empereur, Marc Aurèle Antonin,
avec son titre religieux d'Elagabal et ne reprennent jamais son nom originel
Yari Bassian. (Varius Avitus Bassianus pour les romains).