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III/ Hors d'Italie : la diffusion européenne

Les premières manifestations du portrait monétaire hors d'Italie se rencontrent dès les années 1480. Quelques états, généralement proches de l'Italie, adoptent ce nouveau système de représentation.

a) L'expansion du portrait avant 1500

- Dans la principauté des Dombes, le portrait est adopté sous Jean II (1459-1482) sur des ducats d'or, puis, Pierre II (1488-1503). Ces monnaies portent au droit le profil du souverain à gauche, portant un diadème dans les cheveux (fig. 25). Les Dombes sont ainsi le premier état hors d'Italie à avoir adopté le portrait du prince comme thème de représentation (GRIERSON, Philip.- Coins of medieval Europe.- Londres, 1991, Seaby, 248 p., surtout chapitre XI : The fifteenth century, the end of the Middle Age, pp. 177-216). Au revers, figure un cavalier en armure sur son destrier à droite. L'atelier de Trévoux, qui copiait jusque là des espèces du royaume de France, fait ici une copie servile du ducat de François Sforza de Milan (MANTELLIER, M.- Notice sur les monnaies de Trévoux et des Dombes.- 1844 et POEY D'AVANT, Faustin.- Monnaies féodales de France.- Paris, 1858-1862, tome III).

Dans la principauté voisine de Savoie (nous avons choisi de classer la Savoie comme état indépendant et non pas, comme les numismates italiens, comme un état italien), d'après Luigi Simonetti, Charles Ier de Savoie (1482-1490) "fu il primo principe della sua Casa a mettere il proprio ritratto sulle monete"(SIMONETTI, Luigi.- Monete italiane mediovali e moderne : Casa Savoia.- Ravenne, 1967). Effectivement, il fait frapper un ducat d'or au portrait dès le 3 mars 1484 à Turin, puis à Chambéry, Bourg et Cornavin. Le droit présente son buste à droite avec les cheveux longs et un bonnet (fig. 28). De la même manière, il fait aussi frapper un teston d'argent sur lequel il est représenté à mi-corps tenant une épée (fig. 27).

Au Tyrol, l'initiative d'apposer un portrait sur les monnaies revient à l'archiduc Sigismond (1439-1490), qui sut réorganiser la frappe monétaire nécessaire au commerce d'un pays situé entre l'Italie et l'Allemagne. Dès 1477/1478, son florin d'or concurrence le ducat hongrois et le florin rhénan. Puis, l'argent étant disponible en quantité (la production des mines du Tyrol passe de 14622 marcs en 1470-1474 à 26147 marcs en 1475-1479, puis à 34651 en 1480-1484 d'après NEF, John U.- "Silver production in central Europe, 1450-1618". In : Journal of political economy.- XLIX), le florin d'or fut remplacé par son équivalent en argent (fig. 23). En 1482, le pfunder, nom de cette monnaie qui équivaut à 1/5e de florin, est gravé par Wenzel Kründl qui "grava, à la manière milanaise, le portrait de profil de l'archiduc" (CLAIN-STEFANELLI, Elvira Eliza.- Monnaies européennes entre 1450 et 1789.- Fribourg : Office du livre, 1978). En 1484, on frappe cette fois le demi-guldiner (demi-florin) qui représente le buste à droite de l'archiduc, en armure et couronné, tenant un sceptre (fig. 24). Le revers reprend le type milanais du cavalier sur son destrier (Bibliographie importante sur ces monnaies qui sont l'ancêtre direct du taler, et qui deviendra ensuite daler puis dollar. Synthèse excellente par MINNERS, Howard A.- "The origin of the silver taler". In : CIN.- Paris-Bâle, 1976, pp.605-629). Ce demi-guldiner est inspiré de la médaille de l'orfèvre vénitien Reichart Weidenpusch datée de 1483 : il y a une volonté politique qui s'intéresse à l'esthétique des monnaies.

En Suisse, les premières monnaies à portrait sont le fait de l'évêque de Lausanne. Benoît de Montferrand (1476-1491) est le premier à se faire représenter sur un ducat d'or, puis, Aimon de Montfaucon (1491-1517) reprendra le même usage (GRUAZ, Julien.- Contribution à l'histoire monétaire du pays de Vaud.- Lausanne, 1916, 32 p.).

Les Dombes, La Savoie, le Tyrol et l'évêché de Lausanne font partie du premier groupe de possesseur du droit de battre monnaie, hors d'Italie, à apposer sur leurs monnaies le portrait du prince. Ces états s'inspirent fortement du nouveau monnayage italien du fait de leur proximité géographique, en particulier avec Milan dont ils imitent le ducat de François Sforza.

- Dans un second groupe, mais toujours avant 1500, se trouvent des états éloignés de l'Italie.

Parmi ces états se trouve la principauté de liège. Le premier portrait est dû à Guillaume de la Marck, mambourg de 1482 à 1484. Personnage tyrannique, son nepotisme -il place son fils Jean comme prince-évêque de Liège- lui vaut l'opposition du chapitre et de Maximilien d'Autriche qui le fera décapiter en 1485. Le monnayage de Liège, peu original, est bouleversé sous Guillaume de la Marck qui introduit un stoeter d'argent, et un demi stoeter de billon avec au droit le portrait à droite du mambourg (fig. 26). Comme l'a très bien fait remarqué André Mignolet : Cette monnaie séduit par sa "modernité" et atteste avec vigueur l'intérêt suscité chez quelques uns par la Renaissance italienne (CHESTRET de HANEFFE, Jules de.- Numismatique de la principauté de Liège.- Bruxelles, 1890 et révision par MIGNOLET, André.- Les monnaies de la principauté de Liège. Description commentée des monnaies gravées dans l'ouvrage du baron de Chestret de Haneffe.- Maastricht, 1986). Par la suite, le portrait monétaire ne réapparaîtra à Liège que sous Ernest de Bavière sur un florin d'or, daté de l'année 1583 environ.

L'Ecosse de Jacques III "qui, selon ses sujets, portait plus d'intérêt à la musique et à l'architecture qu'à la très austère tache de gouverner" (CLAIN-STEFANELLI, Elvira Eliza.- Monnaies européennes entre 1450 et 1789.- Fribourg : Office du livre, 1978, p. 91) se signale par des gros d'argent (et des demi-gros) dont le droit reproduit le portrait du roi, en buste et de 3/4 face. Ce portrait, extrêmement novateur pour un pays si septentrional, est le premier portrait monétaire de l'île britannique. Il ne sera néanmoins qu'une expérience sans lendemain et le portrait ne réapparaîtra plus avant 1526 en Ecosse.

En Lorraine, le mérite revient à René II qui introduisit en 1488 un guldiner à son effigie en pieds. La création de cette monnaie doit être en relation avec l'expédition de René II en Italie en 1482.

Enfin, en Saxe, Frédéric III le sage (1486-1525) inaugure le premier portrait du nord de l'Allemagne en 1500. Il lance l'émission de guldengroschen (appelés par la suite talers) sur le modèle du guldiner tyrolien (fig. 29). La situation est, en effet, la même : la Saxe est riche d'argent grâce à ses mines de Schneeberg mais pas d'or et elle préfère frapper de grosses monnaies d'argent. Au droit se trouve le portrait de Frédéric III, au revers, celui des corégents Albert (remplacé par Georges dès fin 1500) et Jean. Ces monnaies seront appelées plus tard klappmützentaler par allusion aux chapeaux des ducs. Il est très intéressant de noter que la fille du duc Albert de Saxe (décédé le 12 septembre 1500) était mariée à Sigismond de Tyrol ! Le mariage de Katharina et de Sigismond a sûrement facilité l'implantation d'idée neuves sur le monnayage et l'on peut penser que de Milan le portrait monétaire est passé au Tyrol et de là en Saxe (et de là il s'est répandu aux ateliers de Leipzig, Saint Annaberg, Bucholz, Leuuwarden, et surtout Saint Joachimsthal (Jachymov) en Bohème. Dans cette dernière ville le guldengroschen né au tyrol, et appelé aussi guldiner, a acquis son surnom de Joachimsthaler, devenu en diminutif thaler (ou taler) dans les écrits d'Alberus en 1540. C'est l'ancêtre du tolar, dollar, de la daldre, etc..).

C'est avec cette monnaie, frappée à partir de 1500, que se termine ce premier ensemble d'états qui adoptent, en précurseurs, le portrait princier sur la monnaie.

b) L'expansion du portrait au XVIe siècle.

En Angleterre, les débuts de la réforme du monnayage datent de Henri VII (POTTER, W. J. W. et WISTANLEY, E. J.- "The coinage of Henry VII". In : BNJ.- Londres, 1960-1961, XXX, pp. 262-301 ; 1962, XXXI, pp.109-124, 2 pl. ; 1963, XXXII, pp. 140-160, 2 pl. et STEWART, Ian.- "Problems of the early coinage of Henri VII". In : Numismatic Chronicle.- Londres, 1974, pp. 134-138). En 1494, il embauche Alexandre de Brugsal, allemand, comme graveur à la Monnaie. Celui-ci impose sa marque sur l'art monétaire et l'apogée est atteinte en 1504 avec le gros et le teston qui représentent le roi de profil (fig. 33). Depuis des siècles, le pays ne connaissait du roi qu'une image figée avec un portrait jeune et de face sous une grande couronne, cette réforme fut une révolution (SUTHERLAND, C.H.V.- Art in coinage.- Londres, 1955).

En France, le portrait du souverain était connu dans les possessions italiennes. Les voyages de Charles VIII en Italie avaient mit les Français en contact avec l'art nouveau de la Renaissance. Louis XII fut le premier à mettre son portrait sur les monnaies de ses dépendances d'Asti (double ducat et ducat d'or, teston et demi-teston), de Milan (double ducat d'or (fig. 34), teston, gros royal), et de Naples (Ducat d'or de 1501-1504). Dans le royaume, c'est par l'ordonnance du 6 avril 1514 que Louis XII décide la création du teston français avec son effigie (fig. 35), "pour la première fois le véritable portrait du Roi remplaçait l'effigie symbolique des monnaies antérieures" (DUPLESSY, Jean.- Les monnaies françaises royales.- Paris, 1988, tome I, p.286 ; voir aussi LAFOLIE, P.- Les testons de Louis XII et de François Ier comme documents iconographiques.- Paris, 1951, catalogue de l'exposition-concours de l'Hôtel des monnaies de Paris, p. 155). François Ier, qui lui succéda en 1515, reprit cet usage. Sur la monnaie d'or, il faut toutefois attendre la création de "l'écu d'or à l'effigie" de Henri II en 1549.

En Espagne même -les territoires italiens sont beaucoup plus avancés- la situation est originale. Dès le milieu du XIVe siècle, l'art du portrait se développe sur les grands doblas d'or de Pierre I le cruel (fig. 30). Le prestige royal est souligné par l'imposante couronne mais les traits ne sont pas ressemblants, l'effigie est sans âme. La première trace de l'esthétique italienne se trouve sur l'excelente des rois catholiques qui présente leurs portraits, en bustes affrontés (fig. 31). Il ne s'agit pas, là encore, de portraits vraiment réalistes. En Aragon, Ferdinand V émet, au début du XVIe siècle, des ducats qui présentent son portrait. En 1516, Charles Quint hérite de l'Espagne, unifiée politiquement. Sa monnaie, émise sur le territoire espagnol, ne présente pas son portrait : des motifs héraldiques lui sont préférés. Ce n'est que sous Philippe II que le portrait du souverain apparaît sur de la petite monnaie. La généralisation du portrait ne sera effective sur les monnaies d'or et d'argent qu'au XVIIIe siècle.

Quant aux Pays-Bas, la première monnaie avec une effigie date de 1487. Il s'agit du grand réal d'argent de Philippe le Beau frappé au Brabant, en Flandre, Gueldre et Hollande (fig. 7). A l'avers le roi des Romains, Maximilien, est vu à droite, à mi-corps, tenant un globe crucigère et une épée. Le réal d'or, au même type, ne sera frappé qu'en 1521. Nous ne pouvons admettre qu'il s'agisse d'une véritable monnaie à portrait. En effet, il ne s'agit pas du prince émetteur de la monnaie et de plus, le portrait n'est qu'un type figé. L'apparition du portrait réaliste sur la monnaie aux Pays-Bas aura lieu en 1540 avec la création du florin carolus d'argent (fig. 32). Cette monnaie est émise au Brabant et en Hollande. Au droit, se trouve le buste de Charles Quint en cuirasse, à l'antique, barbu et couronné. Ce portrait correspond aux portraits peints que nous possédons de Charles Quint. Sous Philippe II, le portrait royal est largement répandu sur la monnaie.

Pour les pays d'Europe du nord, le premier portrait est l'œuvre du Danemark avec Frédéric Ier. En 1522, celui-ci fait frapper un taler à son effigie, alors qu'il n'est encore que duc d'Holstein. Dès 1523, il succède à Christian II qui avait tenté, sans succès, de remettre de l'ordre dans le monnayage. La suite des talers danois commence donc en 1523 et se poursuit avec un art remarquable. En Norvège, dépendante du Danemark, il faut attendre 1546 pour voir apparaître un portrait monétaire. C'est celui de Christian III sur un speciedaler d'argent. En Suède, la réorganisation monétaire est l'œuvre de Gustave Vasa. En 1534, un daler frappé à Stockholm présente son buste de profil en manteau, couronné et tenant un sceptre ou une épée (fig. 40). C'est aussi de cette année que date l'épigraphie moderne sur la monnaie.

En Pologne, la réforme monétaire est l'œuvre de Sigismond Ier. En 1528, il introduit une pièce de 3 gros, une de 6 gros (fig. 37) et un ducat avec son portrait. En 1533, le portrait apparaît sur un taler et sur le double ducat. Dans ses possessions de Prusse, il introduit le portrait sur la monnaie en 1528 aussi (fig. 38), sauf à Danzig ou le portrait n'apparaît qu'en 1530 (fig. 39). Par contre, en Lituanie, il faut attendre 1545 pour qu'un gros d'argent reçoive le portrait du prince.

Pour les pays d'Europe centrale et d'Europe orientale, l'apparition du portrait monétaire est encore plus tardive. L'exception est constituée par la Hongrie de Jean Zapolya. Dès 1525, des essais de talers au portrait sont réalisés, sans suite. Puis, après la victoire des turcs à Mohàcs en 1526, Jean Zapolya fait frapper des florins d'or présentant au droit son buste couronné à gauche et au revers un animal qui sort d'une fleur (?) (fig. 36). En Moldavie, la série des portraits est inaugurée par le despote Jacob Héraclide qui tente d'introduire la culture humaniste et tente d'adapter le système monétaire moldave à celui de l'occident. Dès 1562, il fait frapper des talers (fig. 43), orts et deniers d'argent, des ducats d'or, et des mangires de bronze qui portent toutes son effigie. Sur les talers, il est représenté en armure à droite, dans le style de Charles Quint. Ces monnaies sont les chefs-d'œuvre monétaires de la Moldavie, dus au maître transylvain Wolfgang Midwischer. Grâce à lui, la Moldavie prend ici une avance importante sur les réalisations transylvaines ou valaches. Il faut en effet attendre 1589 et Sigismond Bathori pour que la Transylvanie se dote d'un monnayage à portrait (fig. 42). Ses talers le montre en buste à droite (fig. 41). Il est revêtu d'une armure et tient une massue (ou un sceptre) et un casque. Sur d'autres exemplaires, il porte la chlamyde, ou une tunique à brandebourgs qui est l'habit de cour. Le prince est à la mode orientale avec la barbe, les cheveux libres et bouclés. Quant à la Valachie, il faut attendre Michel le Brave en 1600 avec une médaille d'or d'une valeur de 10 ducats sans valeur de circulation, il est vrai. Toutefois cette médaille est un document très intéressant à confronter avec la gravure de Michel le Brave parue en 1603 dans un ouvrage de Hieronimus Ortelius. Cette comparaison montre que les réalisations monétaires sont très réalistes. En fait, la première monnaie valache en circulation est un shilling d'argent de Mihnea III, daté de 1658 (fig. 44). Son style "naïf" fait penser que son auteur est un graveur populaire.

Enfin, nous terminons cette liste avec les deux pays qui adoptent le portrait au XVIIIe siècle : La Russie et le Portugal. En Russie, le portrait apparaît comme bien souvent, et nous l'avons constaté précédemment, lors d'une réforme du monnayage. Cette réforme, comme beaucoup d'autres, se fera attendre jusqu'à Pierre le Grand. On favorisa l'exploitation des mines, on installa du matériel de frappe dans les hôtels des monnaies, puis en 1701 intervint la grande réforme. Les monnaies antérieures, médiévales encore, sont refondues. Le portrait orne le droit de la nouvelle unité : le rouble (fig. 45).

Quant au Portugal qui ne connaissait pas encore de monnaie à portrait, apparaît en 1722 un escudo d'or avec le portrait de Jean V (fig. 46). Sur les monnaies d'argent et de cuivre, le portrait n'apparaîtra qu'au XIXe siècle.

Carte de la diffusion du portrait monétaire en Europe


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