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I/ Naissance ou renaissance ?

a) Des origines lointaines

Les premières manifestations du portrait sur la monnaie remontent au Ve siècle avant notre ère sur des émissions des dynastes lyciens et des satrapes perses. Ainsi, le tétradrachme de Tissapherne, frappé vers 410, présente au droit son portrait et au revers la chouette inspirée du monnayage athénien, mais les lettres BAS (Basileos, le grand roi) remplacent le nom d'Athènes (fig. 1). L'origine du portrait monétaire est donc orientale.

Sous Alexandre le Grand, la création d'un empire mené par une idéologie orientale, et son prolongement qui voit l'éclatement de cet empire, a préparé le terrain culturel et politique au plein développement du portrait monétaire. L'effigie divine de la monnaie d'Alexandre, en l'occurrence Hercule, servit de modèle au portrait monétaire : Alexandre ne se représenta pas mais il se confondit avec le portrait d'Hercule présent sur ses monnaies. Pour Ian Carradice, le portrait hellénistique fut surtout au début une représentation de la divinité, mais d'une divinité pouvant s'incarner, grâce au nouveau climat politique de l'époque, dans les traits reconnaissables d'un homme (Ian CARRADICE.- "les royaumes hellénistiques". In : Monnaies du monde entier.- Paris : Bordas, 1983, p. 43).

Sous les diadoques, Alexandre est cette fois représenté divinisé et muni des cornes du dieu Zeus-Ammon, son père spirituel (fig. 2). Puis, ses généraux se font à leur tour représenter de manière réaliste, et cette fois de leur vivant, mais toujours avec des attributs qui les identifient au monde divin. Le portrait monétaire est alors le principal moyen dont dispose l'Etat pour projeter l'image de la souveraineté royale.

En 44 avant notre ère, César rompt avec la tradition romaine républicaine et introduit sur la monnaie romaine son effigie, à la manière d'un roi hellénistique. Mieux qu'Alexandre, il obtient du Sénat le droit de faire graver son effigie de son vivant (fig. 3). Avec la guerre civile qui suivit son décès, le portrait monétaire devint une marque politique et après Actium, le portrait monétaire est devenu un trait normal du monnayage impérial. Chaque souverain est alors reconnaissable par sa seule effigie, ce jusqu'au IVe siècle (et plus précisément sous Magnence, 350-353) date à laquelle le portrait réaliste disparaît, pour dix siècles, sous les coups de la stylisation et du symbolisme religieux. Le portrait ne subsiste alors plus qu'en peinture, ce qui permet de participer au monde divin. Les papes se font représenter avec les saints, ainsi que les généreux donateurs dans les églises.

b) La situation au moyen-âge.

L'art du moyen-âge présente de nombreuses têtes qui ne ressemblent à personne. La tête, que l'on représente seule parfois, témoigne de la conception médiévale selon laquelle la tête prédomine sur le reste du corps. La tête est le symbole d'une charge que l'on reconnaît aux attributs, comme la couronne ou la mitre. D'ailleurs, seuls quelques souverains se font représenter de manière réaliste.

Charlemagne est présent sur un denier qui présente un profil identique à sa statue du Louvre (GRIERSON, Philip.- "Les premières monnaies à portrait en Italie à l'époque de la Renaissance". In : BCEN.- Bruxelles, mars 1965, vol. 2, pp. 9-12), de même pour Louis le Pieux.

Au Xe siècle, Henri II et Conrad II se font représenter de manière réaliste, semble t-il (fig. 4) ; quant à Frédéric II, ses augustales d'or frappées en 1231 en Sicile ne présentent qu'un portrait idéalisé à la manière du bas empire romain (fig. 5). Son buste est vu à mi-corps, la tête ceinte d'une couronne de lauriers.

Il faut aussi évoquer le réal de Charles Ier d'Anjou dont les cheveux frisés sur la nuque et le long nez du roi, très marqué, semblent être représentés d'une façon réaliste (fig. 6).

Ernesto Bernareggi, le spécialiste italien du monnayage à portrait de son pays, signale aussi le grosso de Pandolfo Malatesta de Brescia (1400-1410) avec au droit une tête barbue et couronnée à droite. Peut-être est-ce là un portrait de Pandolfo, mais il pourrait s'agir aussi bien de la tête d'Hercule, faisant allusion à la force de Pandolfo Malatesta (BERNAREGGI, Ernesto.- "I precursori del Rinascimento nel ritratto monetale italiano". In CIN.- Berne, 1979, pp. 909-917, pl. 101).

Tous ces exemples, il faut bien le reconnaître, sont bien minces et ne peuvent nous convaincre qu'une tradition de portrait monétaire ait subsisté en occident.

c) La situation au XVe siècle.

En réalité, les causes de la réapparition du portrait monétaire sur le monnayage européen sont liées à une nouvelle mentalité apparue au cours du XIVe, puis et surtout, du XVe siècle.

- Rappelons-nous que certains personnages apparaissaient dans l'art religieux ; cette façon de faire se répandit ensuite et les grands se libérèrent du sacré. Ils se firent représenter comme Jean II le Bon, puis, au XVe siècle, l'art du portrait se développa et le duc d'Orléans, frère de Charles VI, se constitua une des premières galeries de portraits (avec ceux de ses maîtresses, il est vrai). Dès 1420-1425, le portrait est un genre indépendant avec des artistes comme Masaccio ou Van Eyck en peinture, Pisanello pour les bois et les médailles (sur lesquelles nous allons revenir). Le portrait, dès lors, est amené à se développer, et son développement le fera passer d'art de cour à un art bourgeois dont l'apogée se situe aux Pays-Bas au XVIIe siècle.

Le portrait est un art réaliste, associé au culte de l'individu. Il y a, en fait, remplacement progressif d'un univers centré sur Dieu par un univers centré sur l'homme. Pour Philip Grierson du moment que la Renaissance cultive la valeur de l'individu et tend à développer le plus possible les qualités intellectuelles et morales, à l'instar de la virtus romaine, plutôt que la vertu chrétienne, elle doit nécessairement désirer fixer en une forme permanente l'apparence extérieure de l'individu (GRIERSON, Philip.- "Les premières monnaies à portrait en Italie à l'époque de la Renaissance". In : BCEN.- Bruxelles, mars 1965, vol. 2, pp. 9-12). L'individualisme fait désormais partie de la mentalité des hommes.

- Les moyens de fixer l'aspect extérieur de l'être humain se développèrent dans le même temps.

Ainsi en est-il de la naissance de l'art de la médaille, invention généralement attribuée à Pisanello en l'année 1439. C'est un art nouveau, une création originale du XVe siècle, invention d'un milieu où bouillonnent les idées et les recherches artistiques (PASTOUREAU, Michel.- "La naissance de la médaille : le problème emblématique". In : Revue Numismatique.- Paris, 1982, pp. 206-221), et surtout réponse aux changements de goût intervenus dans les cours princières.

Pour Michel Pastoureau, la naissance de la médaille est rattachée à l'effervescence emblématique qui apparaît après 1350 (PASTOUREAU, Michel.- op. cit. et "La naissance de la médaille : des impasses historiographiques à la théorie de l'image". In : Revue Numismatique.- Paris, 1988, pp. 227-247. "L'effervescence emblématique et les origines du portrait au XIVe siècle". In : BSNAF.- Paris, 1985, pp. 108-115). Selon lui, la fin du XIIIe siècle marque le début de la crise héraldique : les armoiries traduisent de moins en moins la personnalité de celui qui les porte. Aussi apparaissent des figures nouvelles. Ce sont des animaux, des objets, ou autre que l'on appelle badge. Ce badge est personnalisé par l'adjonction d'une sentence. L'ensemble badge et sentence constitue une devise. A la fin du XIVe siècle les devises sont innombrables et au début du XVe siècle elles deviennent héréditaires. La mode du portrait individualisé, peinture ou médaille, fait partie de ce système de représentation personnalisé. Dans une de ses hypothèses, Michel Pastoureau avance que le portrait n'est au départ qu'une forme de la représentation symbolique. Il possède la même valeur qu'un monogramme, des armoiries, ou une devise.

Toujours est-il que la médaille répond au goût des petits objets et du portrait individualisé. La mode de la médaille gagne dès 1450 toutes les cours d'Italie, puis, après 1500, toutes les cours d'Europe. L'expansion de la médaille a certainement beaucoup aidé à l'introduction du portrait sur les monnaies.

- Enfin, pour clore ce chapitre sur les nouvelles formes de mentalité du XVe siècle, il nous faut évoquer l'attrait de l'antique et les débuts des collections de monnaies romaines. La mode naissante de la collection de monnaies antiques, et surtout impériales romaines, témoigne du même goût de recherche de portraits réalistes.

Le premier témoignage nous vient de Giovanni Mansionario, de Vérone, qui illustre, dès 1313-1320, les marges de son Historia naturalis en représentant des avers de monnaies romaines. Le 12 octobre 1354, Pétrarque rencontre Charles IV à Milan et lui montre des monnaies romaines qu'il présente comme un exemple à suivre. Il a raconté avec émotion ses achats et déchiffrements de monnaies romaines dans son Epistolae de rebus familiaribus (BABELON, Ernest.- Traité des monnaies grecques et romaines.- Paris, 1901 ; CLAIN-STEFANELLI, Elvira Eliza.- Numismatics, an ancient science.- Washington, 1965 ; NATHORST-BÖÖS, Ernst.- "The first numismatist". In : CIN.- Londres, 1986, pp. 611-616). Ses amis, Rienzi Giovanni Dondi et Lombardo Della Seta, collectionnent aussi. De même le cardinal Barbo, futur Paul II (1464-1471), qui forme une collection d'Antiquités et de monnaies. Citons aussi les collections de Côme de Médicis qui possède 100 monnaies d'or, 503 d'argent et 1844 de bronze en 1465 (MUNTZ, Eugène.- Les collections des Médicis). Alfonse V d'Aragon (1396-1458), vrai fils de la Renaissance, gardait toujours avec lui ses monnaies dans un coffret d'ivoire. Quant aux Habsbourg, ils collectionnent dès Maximilien Ier, et leur collection constituera le cabinet de Vienne. En France, Jean de Berry, frère de Charles VI (1340-1416) possédait une large collection de monnaies romaines dont cinq médaillons d'or.

Tous ces exemples montrent qu'il existe un goût prononcé pour les monnaies impériales romaines et le réalisme de leurs portraits.

Différents facteurs concourent simultanément à la naissance du monnayage à portrait à la Renaissance.

- Une nouvelle mentalité entraîne un surcroît d'individualisme et la mode du portrait se répand.

- Cette extension est le fait de la peinture, mais aussi dès 1440 environ, celui de la médaille. Celle-ci devient une véritable mode.

- Cette extension facilite les rassemblements de portraits. En peinture, on parle de galeries de portraits ; pour la numismatique, on collectionne la suite des empereurs romains et peut-être les médailles.

- Cette extension est à son tour facilitée par les progrès techniques, dont la médaille coulée est un exemple. L'abondance des métaux précieux et une meilleure connaissance des techniques métallurgiques permettra à la monnaie "frappée" entre deux coins de fer de dépasser la médaille, simplement coulée. Cette amélioration des techniques permet la confection de poinçons métalliques solides qui se retrouveront dans l'invention de l'imprimerie. Cela permet aussi une expression artistique sur de faibles surfaces métalliques, telle que la gravure d'un portrait sur un coin monétaire. Dans les années 1460, tout est prêt pour que naisse une nouvelle forme de représentation monétaire.


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