Une annexe à la Monnaie de Reims
Cet article est paru dans le Bulletin des Associations Numismatiques Associées,
janvier-février 1993.
En 1719, suite à la déclaration du 6 juin, une fabrication
d'espèces de cuivre est lancée afin de faciliter le petit
commerce et le paiement des journaliers. Depuis 1700, il n'y avait plus
eu de fabrication de liards de cuivre ou de sols de billon dans le royaume.
Les bâtiments de la Monnaie de Reims, rue du Marc, déjà
surchargés, ne peuvent faire face à ce nouveau travail. Aussi,
il fut décidé de construire une nouvelle Monnaie, en annexe
au premier hôtel le 22 août 1719 (Les détails sur l'historique
du bâtiment : Archives départementales C 1137, feuillets 50
et suite). Le directeur, Louis Lagoille, s'adressa à François
de Mailly, archevêque de Reims, qui lui accorda un terrain de 70 pieds
carrés au bas du rempart, près de la porte Mars. C'est sur
ce lieu que se situait le Château des Archevêques, bastion des
frondeurs et rasé le jour de Pâques 1595. Le contrat prévoyait
en échange un bail à surcent de 5 £t par an.
Pour construire un bâtiment, Lagoille s'adresse à la Ville
qui lui accorde l'autorisation de construire le même jour. La ville
pose pour seule condition de laisser un passage le long du rempart pour
le charroi. Ce lieu écarté allait servir uniquement à
fondre et affiner les cuivres, et permet de "garantir la ville des dangers
d'incendie et des mauvaises vapeurs du cuivre".
En 1720 la construction du bâtiment commence et "pour faire son chantier"
Lagoille demande à la ville le 29 avril un autre terrain jointif
de 15 toises sur 9,5 qui est accordé contre un surcent de 10 £t par
an et à perpétuité, payables à la St Jean-Baptiste
au receveur des chaussées. La construction, qui nous est rapportée
par Dom Chastelain dans ses mémoires (Henri JADART, Journal de Dom
Chatelain chanoine de Reims, Reims, 1902), débute aussitôt.
Ce terrain annexe fut transformé en jardins vers 1725.
L'outillage acheté pour cette nouvelle Monnaie coûte la somme
de 28330 £t, en moulins, laminoirs, bans de coupoirs, coupoirs et plus de
500 châssis pour mouler le cuivre. Toutefois il n'y a pas de balanciers
et cette monnaie ne sert qu'à préparer les flans avant leur
transport rue du Marc, lieu où ils sont monnayés.
Très rapidement, cette nouvelle Monnaie est abandonnée. En
effet, dès 1724, elle est fermée pour ne plus rouvrir qu'en
1769, au mois de mai, avec la seconde fabrication de cuivre du règne
de Louis XV. Le matériel, essentiellement des laminoirs, est rapatrié
rue du Marc. Les bâtiments sont laissés au début sous
la garde d'un portier, puis abandonnés. En 1753-1754, la Ville tente
de récupérer les terrains et exige du directeur de fournir
des pièces justificatives. Celui-ci se défend et adresse au
subdélégué de Reims , Maillefer, le plan qu'il a fait
dresser des bâtiments ainsi qu'un dossier de 16 pages. "Mon droit
paraît incontestable, et les prétentions de la Ville sont absolument
téméraires et ridicules. On n'a jamais vu vouloir obliger
un directeur de Monnoye à loger des gens de guerre, c'est là
le fait, outre cela on veut le fatiguer en frais de réparations occasionnées
par le tirage des canons. C'en est pas assez on demande depuis peu une reconnaissance
des terreins de cette Monoye, et cela sans titres mais avec un air d'authorité
et de vanité insupportable, on ne craint pas d'engager un père
de famille dans des procès immenses, on ne pense qu'à masquer
la vérité et se faire des titres pour jouir d'un terrein qui
paroît usurpé" (Archives départementales C 1137, feuillet
53). Devant ces menaces, Clicquot engage alors quelques frais de remise
en état du bâtiment délabré. Les fourneaux sont
refaits pour 250 £ et les vitres sont remplacées pour 50 £. La couverture
est refaite à la charge de Clicquot qui se désole que les
enfants jettent des pierres du rempart. Les planchers sont refaits pour
154 £ et les crépis extérieurs pour 184 £. Si bien qu'après
les travaux en 1755, le subdélégué estime cette Monnaie
à 4000 £.
En 1769 la deuxième fabrication de cuivre du règne de Louis
XV est lancée et elle se veut massive. Pour cela, les ouvroirs de
la Porte Mars sont réouverts. Ils fonctionneront jusqu'en mai 1773.
Le bâtiment, qui avait coûté si cher au roi en matériel
aura servi deux années (1720 et 1721) puis 48 années plus
tard pour 4 années. Lors de la suppression de la Monnaie de Reims
en 1773 le bâtiment sera adjugé à Clicquot, l'ancien
directeur, avec l'hôtel de la rue du Marc.
Le plan de cette annexe est connu grâce au conflit qui a opposé
la Ville et le directeur de la Monnaie en 1755. Il devait servir de pièce
au dossier de la défense.
Cette Monnaie est constituée d'un corps de bâtiment de plain-pied
avec les moulins à l'étage supérieur (Le plan se trouve
aux Archives départementales C 1138 feuillets 54 et 55). On y accède
par la place de la Porte Mars. L'entrée (notée A) donne accès
à une chambre à droite et une cuisine à gauche pour
le concierge. Le sol est constitué de planchers refaits à
neuf en 1755. Sur les côtés deux escaliers permettent d'accéder
à l'étage à deux greniers pour l'avoine et le foin
des chevaux du moulin.
Une fois entré, une place centrale permettait d'accéder aux
diverses pièces situées autour. Sur la gauche les écuries
logent les deux ou trois chevaux nécessaires à entraîner
le moulin. A côté, une remise servait peut-être d'écurie
aussi. Face à cela, sur l'aile de droite, une place sert à
renfermer les matières à fondre, et aussi le sable pour mouler
les lames. Un passage, dans lequel se trouve le seul puits, débouchait
sur les latrines. De l'autre côté du passage deux pièces
servent à mouler les lames de métaux. Juste à côté
se trouve le grand fourneau à cuivre qui a servi en 1720 et 1721.
Dans l'angle à droite une place sert aussi aux fontes avant que le
fourneau ne soit détruit par le directeur et transformé en
cheminée. La place sert ensuite de remise pour le jardin qui appartenait
au directeur. Enfin, dans l'angle à gauche, se trouve un cellier
bas où les chevaux travaillent. Attachés à trois barres
par des étriers, ils entraînent le gros arbre d'un moulin "bien
pozé sur son piveau". Cet arbre entraîne à l'étage
un moulin à passer les lames. Les lames brutes obtenues par moulage
dans des châssis remplis de sable sont recuites dans la cheminée
attenante puis laminées à l'épaisseur voulue. Plusieurs
passages sont nécessaires, d'une part dans ce gros moulin à
dégrossir puis dans quatre petits laminoirs attenants. Dans la pièce
se trouve aussi une grande et solide table de 20 pieds par 2, et de 3 à
4 pouces d'épaisseur servant à poser les coupoirs à
découper les flans dans les lames laminées.
Au total, les matières qui entrent dans cette annexe sont fondues
et "jetées en lames" au rez-de-chaussée. Elles sont ensuite
laminées au second et enfin découpées en flans. Les
flans partent alors rue du Marc pour être monnayés.
Stéphan Sombart